Ce que le mouvement des Gilets Jaunes dit de l’état de notre pays.

Le mouvement des Gilets Jaunes, profondément hétéroclite, sans leader identifié et aux mots d’ordre pour le moins divers traduit à l’évidence un sentiment de mécontentement, d’impatience ou d’exaspération qu’il faut savoir entendre.

Mais au-delà, que dit-il de l’état de notre pays ?

Pour certains observateurs, le surgissement des Gilets Jaunes traduirait l’existence de « deux France qui ne se comprennent pas ». Il y a, à mon sens, dans cette affirmation en même temps une réalité et une simplification.

Réalité parce que oui, et ce depuis de nombreuses années, notre société apparaît comme de plus en plus morcelée, parfois même clivée, organisée autour de logiques territoriales, sociales, économiques ou identitaires, qui créent des bulles dans lesquelles les individus évoluent, s’enferment, volontairement ou involontairement.

Ces bulles, on s’y enferme soi-même par ses choix de relations, de consommation, nos pratiques des réseaux sociaux. Mais ces bulles, on y est aussi assigné, par des réalités sociales et territoriales qui ne datent pas d’hier, et qui sont le fruit de décennies de choix urbanistiques, éducatifs, économiques.

Alors oui, je partage ce constat : il existe des France(s) qui s’ignorent souvent, se caricaturent parfois, se vilipendent trop souvent et qui, lorsqu’elles se rencontrent, en arrivent à maintenant se confronter violemment. Je suis ainsi extrêmement préoccupé que les blessés des mobilisations l’aient été à la suite de violences entre citoyens.

Mais cette vision des deux France(s) est simpliste. La situation est, je le crois, encore plus complexe et il existe en réalité bien davantage que deux France(s) : il y a la France des élites économiques, culturelles et politiques, la France des habitants des centres urbains, la France des banlieues et des quartiers populaires, la France périphérique, la France rurale… Et on pourrait multiplier à l’envi la litanie de ces « bulles » qui enferment nos concitoyens dans des logiques de repli et qui mettent en cause, ce que je redoute, l’homogénéité et la force de notre cohésion nationale.

Chacune de ces bulles prétend être la France, chacune cherche, dans le débat public, à imposer ses valeurs, ses modes de vie. Or, la France, c’est l’ensemble de ces bulles, l’ensemble de ces hommes et de ces femmes qui se mobilisent pour des causes différentes, parfois contradictoires, l’ensemble de ces citoyens qui, quelles que soient leurs situations, font la nation française.

Et j’ai la conviction que notre majorité a une responsabilité particulière pour rappeler cette réalité : si la France est diverse, si la société française est traversée de multiples contradictions, et doit faire face à des tensions, il n’en demeure pas moins que la France c’est un peuple, une histoire et un destin communs à ceux qui s’en réclament.

Responsabilité particulière parce que préserver et cultiver l’unité nationale est une obligation de tout pouvoir, et que nous avons en charge le pays depuis mai 2017.

Mais responsabilité particulière aussi, parce que nous savons ce que nous sommes, ce qui nous a rassemblés dans le même mouvement qui a porté Emmanuel Macron au pouvoir : avec nos différences de parcours, d’expériences, d’origines, nous nous sommes réunis autour de l’idée que faire nation, ce n’est pas jouer sur les antagonismes sociaux, culturels, territoriaux ou ethniques que certains exploitent sans vergogne dans l’espoir d’y gagner des voix.

Les difficultés des Français qui s’expriment aujourd’hui par ce mouvement atypique des Gilets jaunes (difficultés de pouvoir d’achat, d’adaptation aux mutations économiques et sociales, de concrétisation de la transition écologique dans des conditions soutenables), nous les avons détectées lors de la Grande Marche qui avait précédé la campagne présidentielle. C’est leur compilation et leur analyse qui nous ont permis de construire notre projet politique.

Et nous en avons tiré les leçons, nous agissons : C’est pour faire éclater la bulle des professionnels de la politique que nous avons fortement contribué au renouvellement, à la diversification, à la féminisation, au rajeunissement du Parlement. Et il faudra continuer, à tous les échelons du pouvoir. C’est pour faire éclater la bulle technocratique qu’il nous faut réformer l’Etat, son fonctionnement et moderniser la fonction publique. C’est pour faire éclater la bulle de la pauvreté qui se transmet en héritage que nous portons un plan de lutte contre la pauvreté d’une portée inégalée. C’est pour faire éclater la bulle des territoires oubliés que nous avons mis fin à la baisse des dotations de l’Etat aux collectivités, que nous déployons le plan numérique, que nous voulons hâter et faciliter la transition énergétique pour faire sortir ceux que l’enfermement dans des énergies du passé fragilise économiquement.

Toutes ces actions, il nous faut probablement mieux les expliquer, mieux les mettre en perspective. Et il est sans doute nécessaire de mieux articuler les décisions que nous prenons au plan national et la réalité de nos territoires, de nous assurer qu’elles sont bien suivies d’effets, que la société se saisit des nouvelles opportunités qui sont ouvertes.

Mais notre réponse à une crise d’identité ne peut se résumer à une série de mesures techniques, aussi pragmatiques et efficaces puissent-elles être.

Notre réponse doit être politique, j’allais dire idéologique. Sortir de la logique délétère des bulles qui cohabitent avant de se dresser les unes contre les autres suppose de faire prendre conscience à chacun de la richesse de la diversité de la société française. Les défis sont les mêmes pour tous – au premier rang, le défi climatique. Prenons conscience, donnons conscience de la diversité des réalités françaises. Construisons pour tous un même horizon. Et réfléchissons collectivement à des actions concrètes pour réconcilier les France avec la France.

Mais surtout, cette analyse que nous portons sur l’état de la société doit être le fil conducteur de tous nos combats à venir.

Lors des Européennes, nous devrons être en mesure de faire toucher du doigt à chacun ce que l’Europe apporte, en termes de sécurité, de services utiles, d’opportunités d’activités, mais aussi de sources de financement justes et soutenables des transitions indispensables et inéluctables.

Lors des municipales, nous devrons faire preuve d’audace pour inverser des logiques urbanistiques à l’œuvre, qui chassent les habitants des centres urbains, aboutissent à la création de zones d’habitation socialement homogènes qui enferment et rétrécissent les horizons des hommes, concourent à cet étalement urbain source de déplacements contraints et nécessairement coûteux. Nous devrons également innover sur les politiques culturelles et éducatives, si essentielles pour la conscience d’un destin commun.

Et toujours, en tous lieux, sur tous les sujets, nous devons porter la nécessité absolue de briser cette logique à proprement parler suicidaire de la multiplication et de la confrontation des bulles sociales.

Cela passe notamment par des attitudes, des comportements. Quand chacun s’estime méprisé, refusons le mépris. Quand chacun se sent caricaturé, refusons la caricature. Quand la violence guette, refusons la violence. 

Refusons la complaisance envers des comportements, des actes, des propos entendus sur les barrages (violence, discriminations en tout genre) qui font honte à nos valeurs nationales. Soyons reconnaissants aux forces de l’ordre d’avoir réussi, sans provoquer de drame, à contenir les factieux et à rétablir le calme sur les Champs-Elysées.

Mais mesurons aussi que, au-delà de ceux qui se sont mobilisés, le mouvement des Gilets Jaunes rencontre compréhension et même sympathie chez des citoyens qui se sentent, à un titre ou un autre, depuis des années dépossédés et méprisés.

Il y a dans notre pays des forces politiques qui rêvent en permanence de la « convergence des luttes » : cette vieille lune gauchiste ne se produit quasiment jamais. Elle épuise les Nations, entretient une tension qui n’est jamais constructive. Il y a d’autres forces politiques qui vivent de la compétition des frustrations. C’est le carburant de l’extrême-droite, qui détruit les sociétés, qui finit toujours par dresser les unes contre les autres des Nations qu’on croyait acquises aux valeurs démocratiques. On sait, malheureusement, comment tout cela finit.

Notre responsabilité, c’est de demeurer, malgré les violences et malgré les excès, dans la bienveillance, dans l’écoute, dans la compréhension. Et surtout dans l’action. C’est indispensable à notre cohésion sociale et à notre cohésion nationale.