Le Point – Hugues Renson : « On fait beaucoup, mais on ne l’explique peut-être pas assez »

Interview Le Point – Propos recueillis par  – 22 novembre 2018

Le vice-président de l’Assemblée nationale publie « Le Refus de la parenthèse », dans lequel il alerte sur la nécessité de donner une vision au macronisme.

Il n’est pas une voix dissonante de la majorité, mais a des choses à dire. Des critiques à énoncer. Député La République en marche de Paris et vice-président de l’Assemblée nationale, Hugues Renson a publié cette semaine Le Refus de la parenthèse (Débats publics éditions). « Si nous n’étions qu’un pragmatisme, nous ne serions qu’une parenthèse dans l’histoire politique du pays », défend l’invité du grand entretien politique du week-end du Point, mais il n’esquive pas les reproches qui sont faits à la majorité et au « style » Macron . Pour lui, l’exercice du pouvoir les « a peut-être petit à petit éloignés de ce qu’a été cette promesse originelle ». Entretien.

Le Point : Dans votre livre, vous réclamez que La République en marche se dote d’une doctrine idéologique. Pourquoi lancer cet appel ?

Hugues Renson : Je crois qu’il s’agit aujourd’hui du défi majeur pour notre mouvement. LREM est devenue très rapidement la formation politique la plus importante de notre pays, avec des centaines de milliers d’adhérents, et une large majorité à l’Assemblée. Mais son processus de construction a été atypique, inversé même : la méthode a précédé la vision. Le point de départ, en 2016, c’est un homme qui, avec son courage et son audace, décide de proposer une alternative en rassemblant à ses côtés des gens venus de tous les horizons professionnels et politiques. Ensemble, et en écoutant les Français, nous avons bâti un programme.

Aujourd’hui, nous sommes au travail, guidés par l’exigence de mettre en œuvre le programme pour lequel nous avons été élus. C’est indispensable. Mais nous sentons bien que cela ne sera plus suffisant : nous nous sommes trouvés côte à côte, juxtaposés derrière un homme et un programme, pour porter un projet de transformation et faire de la politique autrement. Avec le rythme que nous tenons, nous arriverons assez vite au terme de la réalisation de ce programme. Il faut donc désormais se projeter dans l’après. Comment réfléchit-on la suite ? Il faut passer de la juxtaposition à la fusion ! Nous devons être rassemblés autour d’une même idée de ce qu’est la France sur le long terme. Rassemblés autour d’un projet de société.

C’est sur ce corpus idéologique que nous devons travailler davantage. Le terme même d’idéologie fait parfois peur, mais je crois qu’il n’est pas à craindre : l’idéologie est inhérente à la vie politique, à la confrontation de différentes visions du monde. C’est toute l’ambition de ce livre : soit nous ne sommes qu’une parenthèse dans l’histoire politique, un concours de circonstances qui a porté un homme au pouvoir, soit nous considérons que la vie politique a connu une recomposition pérenne et nous devons affirmer avec plus de force ce que nous sommes et ce en quoi nous croyons.

Quelles craintes avez-vous ?

Je n’ai pas de craintes, je n’ai que des convictions et un espoir : nous pouvons retrouver du souffle en redonnant du sens. Il faut figer dans le temps long la recomposition de la vie politique, sinon la droite et la gauche retrouveront leur lit habituel. Certes, nous engageons de nombreuses réformes, mais nous devons les accompagner d’une vision. Quelle est la société que nous voulons construire ? On fait beaucoup, mais on ne l’explique peut-être pas assez. C’est aussi ce qui suscite une certaine incompréhension des Français : plus qu’un mécontentement, il y a une mauvaise perception de la France que l’on dessine aujourd’hui. Au fond, il ne s’agit pas de faire la pédagogie de chaque réforme ; elle est faite, et plutôt bien. Mais il convient à l’évidence de mieux expliquer la France que nous voulons en portant ces réformes. En marche !, c’est la victoire d’une méthode : un temps de discussion et de diagnostic partagé, des propositions comme remède et un large rassemblement pour porter des mesures efficaces. Mais la méthode n’est pas la vision. En outre, l’efficacité et le pragmatisme ne sauraient être nos seules boussoles. Mon livre est un appel à construire ce projet politique, cette vision du monde que nous pourrons défendre même quand nous serons dans l’opposition. Ce qui arrivera, je l’espère, le plus tard possible !

“Il ne suffit pas d’être dans l’incantation du progressisme.”

Sur quels grands enjeux ce projet de société doit-il, selon vous, s’articuler ?

Si nous n’étions qu’un pragmatisme, nous ne serions qu’une parenthèse dans l’histoire politique du pays. Et, à la fin, chacun retournerait chez lui, à droite, à gauche, au centre ou ailleurs, en plaidant le fait qu’il a été utile à son pays. Ma conviction, c’est que nous sommes bien davantage. Nous portons avec Emmanuel Macron une troisième voie à la française, longtemps espérée mais qui n’avait jamais abouti. Cette troisième voie est éminemment progressiste. Et l’urgence, désormais, c’est de donner corps à ce que nous appelons le progressisme. Nous croyons à l’économie de marché tout en souhaitant la réguler, nous voulons l’égalité réelle et l’émancipation, nous sommes des militants de la construction européenne. Et il est pour moi deux marqueurs prioritaires : la défense de l’environnement et la transition écologique et solidaire, d’une part, la construction d’une société inclusive, d’autre part.

Christophe Castaner, Marcheur de la première heure, avait été nommé à la tête de LREM pour élaborer au minimum une ébauche de corpus idéologique. Cela a-t-il avancé sous sa direction ?

Notre mouvement a connu un succès immédiat, spontané. Il a permis de renouveler en profondeur le personnel politique. La structuration de LREM a mis un peu plus de temps, et Christophe Castaner s’est attaché à consolider les fondations. Il a lui-même lancé ce travail de réflexion, qui débute, autour de la notion de progressisme.

Pour nous organiser au mieux, nous avons aujourd’hui un certain nombre d’équations difficiles à résoudre : la première, c’est que notre mouvement est né du terrain. Il est profondément horizontal, quand la pratique du pouvoir – et c’est la nature de nos institutions – est verticale. La deuxième, c’est d’inventer un mouvement politique moderne qui concilie l’ascendant et le descendant. Traditionnellement, les partis au pouvoir ne font que le service après-vente de ce qui est porté par la majorité, dans une logique descendante, du haut vers le bas. Or notre promesse initiale est de promouvoir l’inverse : l’émergence d’idées nouvelles portées par la base, fussent-elles parfois en décalage avec la position de l’exécutif et du législatif. La troisième problématique est de continuer à assurer le renouvellement : nous devons sans cesse permettre à des citoyens de s’engager et d’accéder à des responsabilités. Si le renouvellement que nous avons réussi consiste à laisser en place les nouvelles têtes de 2017 pendant vingt ans ou à les laisser monopoliser toutes les places, nous aurons trahi la promesse de régénération perpétuelle de la démocratie. Enfin, il nous faut créer un maillage territorial. Nous n’avons pas d’élus locaux, donc pas d’ancrage dans les territoires. Notre présence sur le terrain n’est liée qu’à l’engagement bénévole et optimiste des Marcheurs. Il nous faudra, à l’occasion des prochains scrutins municipaux ou régionaux, porter un projet progressiste tout en garantissant la promesse originelle de faire émerger de nouvelles idées et de nouveaux talents.

Donc ce travail d’élaboration d’une doctrine idéologique doit-il être obligatoirement mené à son terme avant l’élection présidentielle de 2022 ?

Évidemment ! Il est même très urgent de le faire. Il ne suffit pas de le clamer, d’être dans l’incantation du progressisme. Il faut que les politiques publiques que nous mettons en place l’illustrent. Et, au-delà, que les Français comprennent ce que nous sommes. Je crois que les Français reconnaissent que cette majorité, ce gouvernement, ce président de la République engagent des chantiers de transformation très importants dans un calendrier ramassé. Mais ils ont aussi besoin de cette clé pour savoir où on les emmène. Il faut écrire ce récit-là ! Le débat qui porte aujourd’hui sur la fiscalité écologique est symptomatique. Oui, nous assumons de taxer la pollution. Nous le faisons parce que nous devons changer les comportements. Mais assumons aussi de dire que, dans vingt ans, le véhicule polluant devra avoir disparu. C’est en tout cas ma conviction. C’est l’éternelle confusion entre modalités et finalité. Nous sommes très clairs aujourd’hui sur toutes les modalités que nous mettons en place, mais nous avons du mal à définir la finalité de ce que nous voulons rechercher. C’est en expliquant la France que nous voulons que les gens comprendront.

Qui doit porter ce travail idéologique ? Quel système proposez-vous de mettre en place ?

Il doit être éminemment collectif. Et partir de la base, bien sûr. L’originalité de La République en marche, c’est d’avoir permis au pays d’en finir avec la logique des professionnels de la politique qui couraient de mandat en mandat et qui pensaient avoir la science infuse sur tous les sujets. Nous avons tout bâti sur une méthode, que je décris dans le livre. Entretenons cette originalité et gardons en tête que, si nous nous organisons comme un parti traditionnel, nous disparaîtrons. Je crois à la démocratie participative. Cela a été l’une des très bonnes intuitions de Ségolène Royal pendant la campagne présidentielle de 2007. Dix ans avant notre succès, elle théorisait avec Désirs d’avenir la nécessité de dépasser les partis traditionnels par l’engagement citoyen et la démocratie participative. Elle avait raison. On ne peut pas assumer ses responsabilités électives sans être dans un dialogue permanent avec les citoyens. De la même façon, la mise en forme d’une doctrine ne peut se faire qu’avec eux et avec nos adhérents. Le temps où vous aviez un petit club des « sachants » qui était là pour dire aux autres ce qu’il faut faire pour le pays est un temps révolu. C’est aussi par là qu’on retissera les liens de la confiance entre les citoyens et la politique. Le président de la République a confessé la semaine dernière ne pas avoir encore su assez réconcilier les Français avec leurs dirigeants. Je crois qu’il y a là un enjeu décisif. Parce que nous avons été élus au moins autant là-dessus, c’est-à-dire sur la pratique politique et la confiance, que sur le reste.

Justement, avec cette confession, Emmanuel Macron n’a-t-il pas fait un réel aveu d’échec du macronisme ? Puisque réenchanter la vie politique était l’un des enjeux forts qu’il portait…

Non, pas du tout ! C’est un moment de sincérité très fort du président de la République. Je vous l’ai dit, nous serons jugés autant sur les résultats en matière de politique économique et sociale que sur la pratique politique. Tout est dans notre promesse de départ : horizontalité, transparence, éthique, exemplarité des comportements et approche bienveillante. Portons ce message ! L’exercice du pouvoir est une tâche ardue. Souvent, il isole. Peut-être nous a-t-il petit à petit éloignés de ce qu’a été cette promesse originelle, mais gardons cette promesse comme une exigence et un impératif intangible.

Le « pragmatisme » et l’« efficacité » dont vous parlez étaient à la base du « en même temps » macronien. Dans le contexte actuel, si on schématise, à votre gauche on appelle à plus de services publics, à votre droite on réclame moins d’impôts. Ce « en même temps » n’est-il pas pris en étau et ne connaît-il pas là sa limite ?

Je pense très sincèrement que la grille de lecture qui consiste à classer systématiquement les choses comme étant de gauche ou de droite est périmée. Bien sûr, les anciens partis sont résilients, et cette grille de lecture est solidement ancrée dans l’esprit d’un bon nombre de Français et d’analystes. Mais ce n’est plus le sujet. La seule question qui vaille, c’est de savoir dans quelle société nous voulons vivre. Je me fiche de savoir où je pourrais être catalogué, aujourd’hui, dans une grille de lecture obsolète. En revanche, il m’importe que nous puissions définir ce que nous sommes. Prenons l’exemple des services publics, que vous citez. Ce qui est déterminant, c’est d’expliquer à nos concitoyens les contours de ce que nous voulons pour l’État, un État efficace, protecteur, repensé au regard des enjeux de la France du XXIesiècle. Et, à mes yeux, l’État est encore pertinent pour intervenir. Il a besoin de moyens plus importants, notamment pour remplir partout sur le territoire ses missions de sécurité, d’éducation, de santé publique… Savoir si c’est une pensée de droite ou de gauche, je l’ignore ! Donc, arrêtons de lire ce que l’on fait en fonction de ce qui serait de droite ou de gauche. D’autant que cela voudrait dire qu’il y a deux lignes qui coexistent dans la majorité, ce que, vous l’aurez compris, je refuse.

Donc, la force d’une doctrine bien établie est aussi de limiter les guerres intestines, les batailles de clans ?

Complètement. Nous ne pouvons pas être une grande maison ouverte où coexistent des gens venus de toute part – des socialistes, des écologistes, des Républicains ou des citoyens engagés – qui, bon an mal an, travailleraient ensemble, mais qui au fond n’auraient pas fait leur mue idéologique et ne croiraient pas, sur le long terme, aux mêmes choses, dans le domaine économique, social ou sociétal. En m !arche ne doit pas seulement être un fan-club. On ne doit pas craindre le débat d’idées. On doit pouvoir exprimer sa sensibilité, mais cela ne peut se faire que sur la base d’idées, non d’héritages ou de clans.

“Dans les sujets d’incompréhension, il y a parfois notre attitude et notre pratique du pouvoir.”

Pour rester sur les conséquences : un corpus idéologique ne sert-il pas également de matelas de sécurité lorsque des événements ou des sujets imprévus arrivent sur la table ? Par exemple, Christophe Castaner dit lui-même que le bréviaire du petit macroniste n’était pas très fourni en ce qui concerne la question de la laïcité.

Bien sûr. Je l’ai dit, je le répète, ce qui nous lie aujourd’hui, c’est un homme et le programme présidentiel que nous avons porté à ses côtés. Mais par définition vont survenir, au fur et à mesure, nombre d’événements qui n’étaient pas prévus en 2017. C’est déjà ce que nous avons vécu avec l’Aquarius : personne n’imaginait en avril 2017 que l’Italie se donnerait à cette coalition qui la dirige aujourd’hui, que Matteo Salvini, maintenant ministre de l’Intérieur, fermerait les ports italiens et interdirait à ce type de bateaux d’être accueillis. Face à l’imprévu, chacun réagit avec sa sensibilité propre, non par rapport à une vision commune. D’où l’importance du travail que nous avons à faire pour élaborer une boussole qui nous guiderait tous. De même sur la laïcité, ou sur certains autres sujets – je pense aux sujets sociétaux -, nous sentons bien que notre mouvement fait coexister des approches diverses. Le corpus idéologique commun, c’est le socle de valeurs et la vision qui nous permettront de dépasser notre état de juxtaposition. Je ne dois plus être vu comme un ancien chiraquien – que je suis toujours au demeurant ! Matthieu Orphelin ou Barbara Pompili ne doivent pas être vus comme d’anciens écologistes. Pas plus que Marie Guévenoux ou Aurore Bergé comme les représentantes de la droite, ou Cécile Muschotti, Pierre Person, Guillaume Chiche et Aurélien Taché comme incarnant l’ex-jeune garde du PS. Nous sommes une même famille, faite de personnalités qui portent le même projet de société progressiste pour l’avenir. C’est un défi, car, concrètement, on voit bien que c’est parfois un peu difficile.

Dans votre livre, il y a un sous-chapitre intitulé « L’explication impose le dialogue avec les corps intermédiaires ». Est-ce une critique de l’exercice du pouvoir trop vertical d’Emmanuel Macron ?

N’y voyez absolument aucune critique. Ma conviction, c’est qu’Emmanuel Macron est une grande chance pour le pays. Ma position est et sera toujours d’aider le président de la République à réussir. Cela étant dit, je crois qu’il faut regarder la réalité en face et tenir un discours de vérité envers les Français. Il y a eu un immense espoir l’année dernière. Beaucoup de choses ont été faites et la majorité travaille intensément. Mais beaucoup de Français, qui reconnaissent cette volonté transformatrice, nous disent aussi ne pas savoir vraiment où tout cela nous mène. Dans les sujets d’incompréhension, il y a parfois notre attitude et notre pratique du pouvoir, interprétées comme trop solitaires. Je l’ai déjà dit : les bonnes mesures, si intelligentes soient-elles, ne pourront pas être efficaces si ceux auxquels elles s’adressent ne les comprennent pas, ne les portent pas, ne se les approprient pas. Il faut non seulement concerter en amont – ce que nous faisons systématiquement -, mais ensuite accompagner les réformes et les décisions par ce qui fait le corps de la France : les collectivités locales et les élus, les grandes associations, les syndicats, parfois même les médias, c’est-à-dire ceux qui constituent ces corps intermédiaires entre le pouvoir politique et les citoyens. Il faut savoir reconnaître qu’on ne l’a peut-être pas assez fait et, quand je dis qu’on sera jugé autant sur les résultats que sur la pratique, ce point-là en fait partie.

Utiliser une méthode et un programme présidentiel sans réelle vision de projet de société, ce qui est, selon vous, le cas depuis un an et demi, permet-il d’avoir une action politique suffisamment réformatrice ?

Honnêtement, l’action réellement réformatrice, on l’a. Tout le monde le reconnaît. Beaucoup de sujets avaient précédemment été mis sous le tapis pendant des années. Et je le dis avec d’autant plus de recul et d’humilité que j’ai travaillé près de dix ans avec Jacques Chirac. Le programme de transformation du modèle français est engagé. Nous ne devons pas être de simples gestionnaires. Nous devons engager un changement de modèle. En cela, la question de la transition écologique et solidaire est majeure. Si nous voulons parler concrètement de transformation de modèle, il faut pouvoir proposer des mesures ambitieuses. Compte tenu du contexte, de la montée des populismes, du fait aussi que nous avons suscité beaucoup d’espoir et beaucoup d’enthousiasme, un poids important pèse sur nos épaules. Échouer n’est pas envisageable.

à lire dans Le Point : https://bit.ly/2AlxjG5