Portraits du 15e  

Madame, Monsieur,

L’année 2021 restera comme une année de mobilisation et d’espoir. Mobilisation de tous pour sortir notre pays d’une crise inédite dans laquelle une pandémie inattendue l’avait soudainement plongé. Espoir aussi, d’en sortir plus forts, conscients de la fragilité de nos sociétés, mais déterminés à consolider toujours davantage notre modèle français, ce modèle si souvent décrié mais qui nous a permis de tenir.

L’attention à l’autre, l’humanisme, la proximité sont autant de valeurs qui nous ont fait résister pendant la tempête. Ce sont les valeurs dont notre pays a plus que jamais besoin. Ce sont ces valeurs que j’ai toujours voulu placer au cœur de mon engagement politique.

Dans quelques mois, le mandat que les électeurs nous avaient confié en 2017 s’achèvera.

Ce mandat aura été rythmé par des défis d’une ampleur inégalée que nous avons vécus et affrontés ensemble : crises sociales culminant avec la mobilisation des gilets jaunes, crise démocratique illustrée par la désaffection des citoyens pour les scrutins électoraux, crise économique que notre pays, grâce à ses mécanismes de protection sociale, a pu traverser en évitant le pire, crise sanitaire enfin, qui continue de frapper. Le virus circule toujours. Des variants apparaissent. Il nous faut, encore, nous montrer vigilants. Cette crise, nous devons apprendre à vivre avec, en maitrisant autant que possible les risques, par notre sens des responsabilités et la vaccination.

Il y a aussi la crise climatique et environnementale qui a cessé d’être une menace pour devenir une réalité perceptible par tous. Nous n’en mesurons que les prémices. Elle constituera le défi majeur des années qui viennent.

Quels que soient les enjeux, les fractures, les menaces, j’ai cette conviction profonde que c’est toujours par l’attention à l’autre, l’humanisme et la proximité que nous pouvons résister. Et trouver les ressorts de ce qu’il y a de meilleur en nous.

C’est dans cet esprit que nous avons souhaité mettre en valeur les témoignages de citoyens qui font la vie de cette circonscription. Des témoignages dans lesquels vous retrouverez la diversité des problématiques, la difficulté des réalités, mais aussi les forces dont nous disposons pour les surmonter et notre capacité collective à trouver des solutions.

Un effort de guerre

Lorsqu’on lui demande de qualifier la mise en place du vaccinodrome de la Porte de Versailles, le Capitaine David n’hésite pas un instant : « c’était un effort de guerre », explique-t-il.

Derrière cette expression toute militaire, une réalité : celle d’une mobilisation d’acteurs publics (militaires, administratifs et sanitaires) et de professionnels de tous horizons, autour d’un objectif inédit : permettre à la population d’accéder à la vaccination, dans une logique de masse (au plus fort de son activité, le centre opèrera 4 000 vaccinations à la journée), de rapidité (l’objectif était de limiter le temps de présence des personnes, afin de leur permettre d’inclure la vaccination dans leur journée, sans trop bouleverser leur vie quotidienne) et de fluidité (afin d’éviter l’image de locaux surchargés). Au final, la réputation d’efficacité des vaccinodromes a été un ingrédient important dans l’acceptabilité sociale de la vaccination.

Chef d’orchestre de ce tour de force organisationnel porte de Versailles, le capitaine David avait plusieurs cordes à son arc : un passé de soignant au sein du service santé des pompiers de Paris, une expérience dans le domaine du soutien logistique. Des atouts majeurs pour, sous le contrôle permanent des autorités sanitaires, piloter des montages complexes, coordonner la mise en commun de matériels et de savoir-faire issus des différents bureaux ou services de la Brigade, la formation à grande échelle de personnels administratifs, l’approvisionnement quotidien en dispositifs médicaux – les vaccins, le gel hydroalcoolique -, mais aussi par exemple (on y pense moins, mais c’est essentiel), la restauration de l’ensemble des intervenants mobilisés sur le site.

Dès que la décision est prise d’ouvrir un centre de vaccination, le capitaine assure la coordination : appuyé par la division santé de la Brigade, sa première tâche est, sur la base de l’expérience des centres de vaccinations ouverts le week-end dans certaines casernes parisiennes, d’industrialiser à grande échelle le processus : il commence donc par identifier les besoins, détecter les ressources disponibles ou manquantes, mobiliser les acteurs utiles – bien au-delà de son champ habituel d’intervention.

Process, flux, volumes, acheminement… Il ne compte plus les réunions ou visioconférences organisées pour caler tous les intervenants. Une fois le dispositif mis en place, c’est lui qui prendra en responsabilité le lancement du centre et sa direction opérationnelle pour la première semaine.

Au fil des semaines, il faudra s’adapter à l’évolution des règles, au QR code… mais aussi à l’accroissement de la population éligible au vaccin.

« Pour chaque personne que nous recevions, la seule manière de gagner du temps, c’était sur l’acte vaccinal en lui-même », se souvient-il. Un objectif rendu d’autant plus difficile par le fait que cohabitaient parfois dans le même centre des vaccins différents : Pfizer et Moderna. Inenvisageable de mélanger les circuits vaccinaux, et impensable de gâcher des doses, quand la production n’était pas encore à son point culminant. « Il a donc fallu distinguer deux circuits distincts. »

Le temps d’enregistrement et de gestion administrative était incompressible, le temps de repos post-vaccination imposé par les autorités sanitaires. Pour faire face à l’affluence, il faudra donc modifier en permanence l’organisation du centre : réaliser en urgence un pool impression de 12 imprimantes par nos spécialistes informatique, créer des process de tris alphabétique des certificats de vaccination pour ne pas perdre de temps avec les personnes accueillies. Toute l’organisation se fait à flux tendu : « quand on identifiait un problème, il fallait lui apporter une solution immédiate. Ce pouvait être une meilleure organisation interne (par exemple prendre le temps d’organiser le rangement de tous les consommables, cartons d’équipements, radios afin de ne perdre aucune minute à les retrouver), mais également des modes de fonctionnement plus rapides et plus souples (une carte bleue confiée au chef du centre pour les achats urgents), et une exigence renforcée auprès des fournisseurs (« on avait besoin de nouveaux stickers pour les consignes de circulation ou la distanciation sociale ? L’entreprise nous les fabriquait dans la nuit et ils étaient livrés et apposés avant l’ouverture du centre »).

Une intelligence collective se crée, qui passe par la fluidité de la circulation de l’information, et par la formation continue des personnels : « nous commencions chaque matin à 7 heures 30, une heure et demi avant l’ouverture au public, par un briefing général, puis des formations spécifiques aux tâches que chacun assurerait dans la journée, notamment pour une parfaite prise en main des outils logiciels, mais aussi sur les gestes techniques de la vaccination, et sur la manière de rassurer des patients » parfois un peu inquiets ou impressionnés. Les sous-officiers qui faisaient « tourner la machine », chaque semaine, étaient relayés par une autre équipe, et une journée en commun permettait de transmettre les expériences et les savoir-faire construits « sur le tas ». Et pour débuter la journée, avant l’ouverture du centre, une vingtaine de candidats à la vaccination étaient convoqués, pour « amorcer la machine » : à l’ouverture des portes, pour les personnels, on était déjà dans une logique de production, « sans retard à l’allumage ».

Lorsqu’il évoque la fermeture du centre, le capitaine ne traduit aucune nostalgie : « cette fermeture était inscrite dans la logique des choses, dès l’ouverture du vaccinodrome ». Le Parc des expositions a mis les espaces à disposition gracieusement, parce qu’il s’agissait aussi pour lui d’une question de survie. Pour pouvoir reprendre ses activités, il fallait que l’épidémie se calme et que, grâce à une meilleure couverture vaccinale, les salons puissent de nouveau se dérouler en présentiel. « On a prolongé de deux jours l’activité du centre, explique le capitaine, l’organisateur du salon qui nous succédait dans le hall ayant accepté de décaler son ouverture. Nous avons assuré le démontage et le déménagement au pas de charge pendant une seule journée, pour lui laisser la place. On avait fermé deux sous-unités de vaccination au préalable, pour pouvoir faire repartir des éléments inutiles et limiter le déménagement final. Et le dernier jour, de nombreux intervenants ont été mobilisés pour, en 4 heures, laisser la place au retour à une activité économique normale ».

De cette expérience inédite, le capitaine semble tirer deux leçons. L’une à portée générale, l’autre propre aux pompiers de Paris.

Dès le départ, le commandement de la BSPP était déterminé à analyser le retour d’expérience : tirer les enseignements pour que, si dans l’avenir il s’avérait nécessaire de recréer un tel centre, on ne reparte pas d’une page blanche. « Nous avons appris beaucoup de choses, qui seront utiles. Par exemple que le premier élément à avoir dans une telle entreprise, c’est une caisse à outils, sourit-il. Parce qu’on a beau concevoir les visuels les plus clairs pour le public, les signalétiques les plus efficaces, il faut pouvoir les mettre en place ! ». Au-delà de l’anecdote, c’est bien tout un ensemble de savoir-faire, de connaissances qui ont été accumulées.

Et pour les pompiers de Paris, déjà très populaires auprès de la population, l’expérience a également été fort profitable en interne : « il y a une vraie fierté de tous ceux qui ont participé à la vie du centre. Le pompier est sorti du seul geste salvateur, et il a démontré que, dans des situations exceptionnelles, il peut être un professionnel de santé, capable de mener des actes médicaux à part entière. L’expérience a permis à des personnels qui sont dans les bureaux d’avoir un rôle opérationnel de première ligne, au contact de la population. Tout le monde s’est retrouvé sur un pied d’égalité : même le général a vacciné ! »

Au plus fort de son activité, le centre a permis de vacciner 4 000 personnes en dix heures. Avec la campagne de rappel, c’est désormais un nouveau mouvement de vaccination qui s’amorce : aux côtés de la médecine de ville, le centre reprend du service. La poursuite, de ce que le capitaine qualifie, avec une fierté légitime, d’« effort de guerre. »

Profession: policière municipale

Dans son nouvel uniforme fraîchement siglé « Police municipale », juchée sur son VTT d’intervention, vous croiserez peut-être Farida dans les rues ou les parcs du XVème. Sans toujours vous douter de la force et de l’enthousiasme pour son métier qui la motivent, chaque jour, pour aller au travail.

Cette mère de famille nombreuse (six enfants !) anciennement mariée à un militaire, rêvait d’intégrer la police nationale. Mais dix années d’interruption d’activité professionnelle, consacrées à sa famille, et la perspective d’une carrière faite de mutations géographiques et d’horaires peu compatibles avec ses obligations familiales, l’ont amenée à passer, en 2011, le concours d’Agent de Surveillance de Paris, organisé alors par la préfecture de Police. Depuis, au gré de concours internes, de restructurations de service, de transferts de compétence entre l’État et la Ville, la jeune femme a fait son chemin professionnel. Au point d’intégrer, dix ans plus tard, la première promotion de policiers municipaux à Paris.

Une fierté pour cette passionnée de « la relation humaine » : « Pour moi, le service public, ça veut dire quelque chose, glisse-t-elle avec conviction. Aider autrui, ça me tient à cœur. Protéger aussi, surveiller. »

Du centre de loisirs où elle a commencé sa vie professionnelle jusqu’à cet uniforme flambant neuf, c’est le même fil rouge qui se dessine : ASP, puis Inspecteur de Sécurité de la Ville de Paris, avec un bref épisode dans un service administratif qui l’a convaincue que sa vraie place était « sur le terrain, au contact des autres ».

La création de la Police municipale la comble : « notre objectif, c’est l’hyper proximité. Être les premiers à intervenir, activer les compétences internes à la ville, ou celles de la police municipale, pour régler les problèmes. Patrouiller, rencontrer les habitants sur les « points TOTEM » disséminés le long des parcours de « tranquillité publique » mis en place dans l’arrondissement. »

Forte de l’expérience acquise pendant près de 8 ans sur le terrain, complétée par une formation spécifique, incluant notamment les violences faites aux femmes, les agressions LGBTphobes, le harcèlement de rue et la formation aux gestes qui sauvent, Farida se réjouit de rejoindre les rangs d’une police municipale « paritaire, parce que c’est plus efficace ». Quand elle évoque « 3 600 agents aux compétences complémentaires, aux pouvoirs accrus – notamment celui de verbaliser les incivilités – à l’équipement mieux adapté à la réalité des interventions », la nouvelle brigadier-chef est intarissable.

Mais c’est quand elle parle de la fierté de ses enfants que son regard s’éclaire avec le plus d’émotion. Le parcours maternel est pour eux une inspiration : leur avenir, ils l’imaginent dans la gendarmerie, dans la police nationale, dans l’armée… Les chiens ne font pas des chats.

Mères courage

Elles ont manifesté, pétitionné, milité. Elles ont, au cours de discussions amicales ou familiales parfois passionnées, souvent bouleversantes parce qu’il leur a été dur d’entendre des proches s’opposer à leur désir d’être mères, défendu leur point de vue, expliqué leur projet parental, partagé leur espoir. Un espoir simple comme un bonheur banal : celui de voir leur pays leur ouvrir à toutes les femmes un droit reconnu depuis des années aux couples hétérosexuels qui ne parviennent pas à procréer. Donner la vie, et fonder une famille, grâce à la Procréation Médicalement Assistée (PMA).

La PMA – il est loin le temps où on parlait de bébés éprouvette – a quitté depuis longtemps la rubrique des prouesses médicales qui faisaient l’ouverture des journaux télévisés. C’est dans la vie des Françaises et des Français qu’elle s’est imposée : aujourd’hui, un bébé sur 30 est désormais conçu grâce à une PMA. Mais jusqu’au vote de la loi bioéthique, en ce début d’été 2021 au Parlement, après une tension forte entre un Sénat récalcitrant et une Assemblée nationale volontariste, la PMA leur était interdite.

Bénéficier d’un don de gamètes, accéder au parcours – éprouvant, mais plein d’espoir – de l’insémination, c’était possible dans beaucoup de pays voisins. Elles se sont d’ailleurs renseignées sur la procédure belge, et avaient, il y a deux ans, juste avant l’arrivée du COVID, envisagé d’y recourir.

Puis est venu le projet de loi Bioéthique, qui a réveillé leur espérance de pouvoir mener à bien leur projet dans un cadre médical familier, en bénéficiant de la sécurité du système sanitaire français. Elles ont désespéré de voir le projet s’enliser dans le calendrier parlementaire. Craint qu’il ne finisse abandonné, comme tant de promesses entendues des années plus tôt, mais jamais concrétisées.

Alors, quand la loi a enfin été promulguée, dès le mois d’août, elles ont décidé de reprendre leur projet. Et c’est peu de dire que les délais qui leur ont été annoncés – dix-huit mois d’attente environ – ont douché une partie de leurs espoirs.

Aujourd’hui, elles oscillent entre l’amertume du temps écoulé et l’espoir de fonder leur famille. Elles se donnent jusqu’à la fin de l’année pour décider de la marche à suivre : reprendre leurs démarches auprès de la clinique belge, ou s’inscrire dans le parcours rendu possible en France.

Mais elles sont catégoriques : rien ne pourra s’opposer à ce qu’elles entament ce parcours pour devenir mamans. Et quand bien même elles devraient se résoudre, par sécurité, à faire le chemin de Bruxelles, elles n’en auront pas fini de militer et de discuter avec leurs proches. « Désormais, dit Marie, le combat c’est de convaincre nos amis hommes de devenir donneurs de sperme. Pas pour nous – le don dirigé n’est pas possible dans la loi française, et c’est tant mieux. Mais pour permettre à toutes les femmes qui le souhaitent, quel que soit leur statut ou leur orientation sexuelle d’accéder à un droit qui existe sur le papier mais qui tarde à se concrétiser. »

Sur la terrasse où nous nous sommes donné rendez-vous, Angèle acquiesce aux paroles de sa compagne. Elle tend machinalement la main vers un paquet de cigarettes, et se ravise. « J’ai arrêté, confie-t-elle avec le sourire. Je vois ça comme la première étape de ma future grossesse. »

Drepanocytose : à Necker, l’espoir se cultive par le progrès

Les progrès scientifiques sur les maladies passent toujours par les mêmes stades : la médecine commence par les détecter, cherche à en comprendre les mécanismes, les modes de transmission, identifie des stratégies pour en éviter la propagation, met en œuvre des modes de prise en charge adaptés aux personnes infectées, cherche des thérapies.

Et généralement, plus l’incidence d’une maladie est forte, plus elle est susceptible de toucher tous les types de populations, plus les moyens déployés sont importants. Au risque d’en négliger certaines.

C’est parce qu’ils sont convaincus que leur rôle est de lutter contre toutes les affections et de prendre en charge tous les malades, qu’une professeur de médecine, un docteur et une infirmière, ont mis en place depuis l’hôpital Necker un dispositif unique au monde, entièrement consacré à une maladie encore largement méconnue : la drépanocytose.

Une maladie génétique plus courante que la mucoviscidose, parfois très handicapante, mais qui touche prioritairement des personnes qui ont des origines – parfois même lointaines – subsahariennes.

Les professionnels engagés interviennent sur tous les aspects de la maladie : diagnostic précoce, dès après la naissance, conseil aux familles, formation des médecins de ville et des hôpitaux à la prise en charge des conséquences de l’affection génétique (et notamment des douleurs chroniques qu’elle entraîne), thérapies (par greffes de moelle osseuse, ou grâce à de nouveaux traitements prometteurs mais encore extrêmement coûteux…).
Rien n’est laissé au hasard.

Lorsqu’elle se retourne sur le chemin parcouru, Mariane de Montalembert note avec satisfaction des financements pérennes, une attention soutenue des autorités sanitaires.

Mais avec ses collègues, elle mesure aussi les défis à relever.

Le défi de la prévention, qui pourrait passer par des conseillers génétiques pour informer les familles sur leurs probabilités de donner naissance à un enfant développant la maladie. Le défi de la détection à la naissance, par une généralisation d’un dépistage aujourd’hui réalisé de manière trop aléatoire. Le défi de la sensibilisation de populations souvent culturellement rétives au don de sang ou de moelle osseuses, utiles aux stratégies thérapeutiques. Le défi de la formation de tous les professionnels de l’enfance à l’accompagnement des jeunes concernés par la maladie.

Lorsqu’on les entend parler, avec humanité et humilité, de leurs recherches et des partenariats mis en place, mais surtout quand ils évoquent les malades qu’ils accompagnent, on se dit que ceux-là ont choisi la médecine par passion. Et quand ils détaillent les avancées réalisées, les espoirs aujourd’hui crédibles, pour peu que les moyens suivent, on reprend foi en un mot si souvent galvaudé : le progrès.

Pour la vie

Pour des adolescents, « amis pour la vie » sonne le plus souvent comme une expression galvaudée. Une promesse furtive, faite sous le coup de l’émotion du moment, que le temps se chargera généralement de démentir.

Pour Séraphin, Célian et Matthieu pourtant, malgré leur jeune âge, chacun de ces mots prend pleinement son sens.

Lorsque Matthieu s’écroule en plein cours, dans sa salle de lycée, terrassé par un malaise cardiaque, passé le premier instant de stupéfaction, Séraphin se précipite. L’été précédent, entre la troisième et la seconde il a suivi un stage d’initiation aux premiers secours et obtenu son PSC1, première étape de la formation des secouristes. Le jeune homme entame instantanément un massage cardiaque sur son camarade. Célian, qui garde le souvenir d’une démonstration organisée par un enseignant, en 5ème, se porte volontaire pour l’aider : pendant 10 longues minutes, le temps de l’arrivée des secours, les deux jeunes garçons se relayeront.

Des minutes précieuses, quand on mesure l’importante du facteur temps dans le pronostic de survie, sans séquelles, des personnes en arrêt cardiaque : chaque minute, le cerveau privé d’oxygène, le patient perd 10 % de chances de recouvrer ses facultés.

Pris en charge par les pompiers, hospitalisé en réanimation à Cochin, puis à Pompidou en soins intensifs, Matthieu vivra ensuite des étapes difficiles et angoissantes, jusqu’à son retour à une vie normale, après l’implantation du fibrillateur permanent qui permet de réguler son rythme cardiaque. Dans ces longues semaines, chaque instant aura été déterminant pour sa convalescence. Mais incontestablement, ces premiers soins, prodigués par Célian et Séraphin, auront été décisifs.

Depuis ce moment qui aura marqué à tout jamais leur jeune vie, les trois amis sont déterminés à faire partager cette expérience, en militant pour une généralisation de la formation aux premiers secours. Lorsque l’Assemblée nationale adopte la loi de sensibilisation des citoyens aux gestes qui sauvent, et instaure un statut de citoyen sauveteur, ils suivent les débats, depuis les tribunes de l’hémicycle.

On les retrouve aujourd’hui autour d’un verre, comme unis par un lien invisible. Comme tous les étudiants, ils sourient, apparemment insouciants. Mais pleinement conscients de l’importance de maîtriser ces gestes qui sauvent. Enthousiasmé par la perspective de « combiner la connaissance scientifique et la possibilité de sauver des gens », Séraphin se destine à des études médicales. Il souhaite devenir médecin urgentiste. De la solidarité citoyenne peuvent aussi naître des vocations.

Habitat et humanisme au cœur de la Maison Saint-Charles

Lorsqu’il emprunte le 301 rue de Vaugirard, le passant peut contempler, entre deux immeubles haussmanniens, un immeuble neuf aux lignes sobres. À première vue, une opération immobilière comme une autre, dans un secteur où les opportunités de construction sont rares, et suscitent l’intérêt des promoteurs et des investisseurs.

Et pourtant, ce projet qui vient d’être livré, semble, en plusieurs points, singulier.

D’abord parce que les initiateurs de l’opération ne sont pas des propriétaires comme les autres : depuis plus de 150 ans, c’est la congrégation religieuse des Sœurs de Charité Dominicaines de la Présentation de la Sainte Vierge qui occupe les lieux. Confrontées à la vétusté de leur Maison et à la réalité économique, les Sœurs ont réfléchi aux possibilités de préservation et de valorisation du site. Et c’est une option originale qui a été retenue. Décidées à maintenir la vocation humaniste du lieu, elles ont mis à profit la restructuration de l’ilot pour faire éclore un lieu de vie intergénérationnel ouvert sur le quartier en lien avec leurs partenaires : le promoteur Vinci Immobilier, le bailleur social Seqens Solidarités et l’Association Habitat et Humanisme Ile-de-France.

La Maison Saint-Charles abrite une résidence sociale pour un public mixte de jeunes, de séniors et de familles monoparentales, un jardin paysager et potager en cœur d’ilot, 15 chambres d’hôtes à vocation sociale, des espaces de travail et une chapelle néo-gothique entièrement restaurée.

Le projet global comporte également la réalisation de dix logements à destination de la Congrégation, ainsi qu’un nouvel ensemble immobilier résidentiel privé.

Le parti-pris retenu influe sur les choix architecturaux opérés : le projet (qui a fait l’objet de concertations qui ont amené ses initiateurs à modifier le permis de construire initial pour améliorer son intégration au bâti existant) a permis le maintien et l’entretien de l’espace arboré, véritable oasis de verdure dans un quartier extrêmement dense. Il comporte également la création d’espaces collectifs destinés aux résidents et la réhabilitation de la chapelle, qui, conservée et réaménagée, accueillera des salles de réunion ouvertes au public, un oratoire pour les Sœurs de la Congrégation, ainsi que la salle de la communauté.

Au-delà des lieux, c’est bien leur mode de conception et l’animation sociale qui y sera déployée qui constituent le point le plus spécifique de cette nouvelle Maison : c’est en effet l’association Habitat et Humanisme Ile-de-France, avec une équipe mixte salariés et trente bénévoles du quartier, qui assurera l’accompagnement social et coordonnera l’animation de la vie quotidienne de la Maison Saint-Charles.

Concrètement, la Maison Saint-Charles, ce seront 20 logements pour des seniors autonomes en situation d’isolement, 10 logements pour des familles monoparentales nécessitant un accompagnement de proximité, 15 studios pour jeunes de 18 à 30 ans inscrits dans une dynamique d’insertion socioprofessionnelle, 2 grands logements en colocation intergénérationnelle et 15 chambres d’hôtes, essentiellement pour permettre à des personnes à faibles revenus de venir visiter Paris pour quelques jours. Une équipe de salariés et d’une trentaine de bénévoles de l’association (qui habitent tous le quartier) interviendra pour accompagner les résidents dans leur vie quotidienne. Isabelle de Beauvoir, Vice-Présidente d’Habitat et Humanisme Ile-de-France en explique la mise en œuvre. « L’objectif, c’est d’apporter aux résidents les services dont ils ont besoin (cours de français, aide aux CV et à la recherche d’emploi, soutien aux personnes âgées), mais aussi de faire vivre le lieu, notamment au travers de ses espaces de convivialité », explique-t-elle, en citant notamment la bibliothèque, la cuisine partagée, le parc…

Pour Habitat et Humanisme, associer logements et espaces d’activités ouverts au public est un levier pour créer des sas de rencontres et de brassage entre les habitants et leur environnement immédiat. Ce projet illustre ainsi la conviction selon laquelle la rencontre de personnes d’âges et de conditions sociales différentes est source d’harmonie et d’enrichissement mutuel.

La loi ELAN a permis de créer un cadre juridique très utile pour développer l’habitat inclusif. Mais les efforts publics ne suffisent pas : Les espaces partagés ne bénéficient pas de subventions publiques, à la différence du bâti des logements sociaux, explique la militante. Et l’habitat, ce ne sont pas que des pierres, mais bien une somme de parcours individuels qui cohabitent en un même lieu. Accompagnement individuel des publics les plus fragilisés, création d’une dynamique collective : c’est le crédo de l’association, qui collecte dons de particuliers et mécénat d’entreprise pour compléter les subventions.

Derrière la nouvelle façade de la Maison Saint-Charles, rue de Vaugirard, c’est aussi une aventure solidaire qui se développe.

Voie 15 : le réveil de la belle (gare) endormie

Le jargon des urbanistes et des sociologues appelle cela un « tiers lieu ». Derrière cette expression un peu absconse, se cachent ici des aventures humaines, autant que la poursuite, sous une autre forme, de l’usage d’un patrimoine forgé par l’histoire et qui menaçait de tomber dans l’oubli.

Commençons par l’Histoire. Pendant 66 ans, de 1867 à 1934, la gare Vaugirard-Ceinture fut une ruche humaine dans laquelle se sont engouffrés de nombreux Parisiens pour aller prendre le train d’abord, puis leur métro lorsque l’ancêtre de la ligne 12 l’a atteinte, en 1910. Après sa fermeture au public, et le remplacement de la desserte par une ligne de bus, elle n’a plus vu que passer des trains de marchandises sans qu’ils s’y arrêtent. Vidé de ses usagers, le bâtiment a abrité une agence d’architecture, ainsi que les bureaux des associations sportives intervenant sur les courts de tennis créés à son abord. En 2013, avec l’ouverture à la promenade de la petite ceinture, le public a repris l’habitude de gravir les marches de son escalier extérieur. Sans pour autant pouvoir franchir ses portes, et redonner vie à l’édifice : la gare, dont les éléments architecturaux se dégradaient avec les années, avait tout d’une belle endormie.

Et cette belle endormie, c’est un collectif d’habitants du quartier qui donnera le premier signe pour la réveiller : le financement d’études techniques pour sauver le bâtiment de l’état d’abandon est adopté dans le budget participatif en 2015, avant d’être complété en 2017 par une nouvelle enveloppe issue elle aussi du budget participatif – pour financer les travaux, cette fois. Bénéficiant d’un concours régional, l’effort permet de mener à bien l’opération, avec un objectif d’usage : devenir un espace de coworking, à destination prioritairement des étudiants.

Un appel d’offres est lancé, et c’est là qu’intervient celui qui portera la renaissance concrète du lieu. Philippe Vaillergues, Fondateur du groupe Henix, spécialisé dans l’informatique, est à la recherche d’un lieu fédérateur pour ses entreprises, comme pour les acteurs extérieurs avec lesquels il travaille – notamment pour détecter des candidats en recherche de reconversion professionnelle. La gare, il la connaît pour avoir, dans sa jeunesse, accédé aux catacombes, sa passion, via un passage depuis lors muré ! Lorsqu’il repère l’appel d’offres, il jette toute son énergie dans le projet. Il est convaincu de pouvoir concrétiser ici le lieu dont il rêve : utile à ses activités, ouvert aux étudiants en recherche d’espaces pour réviser ou travailler en groupes, en résonance avec le quartier, ses forces vives, ses associations… Le tout, dans un souci d’équilibre économique du projet, qui devra, par les recettes des activités événementielles et de son espace de bar-restauration, trouver un financement pérenne.

La crise du COVID ralentira les travaux, mais en septembre 2021, le rêve devient réalité, et la gare, rebaptisée Voie 15, ouvre ses portes au public. Outre les activités de formation et de recrutement de futurs professionnels de l’informatique, on y croise des étudiants penchés sur leur ordinateurs, des promeneurs y faisant une halte dans leur balade sur la petite ceinture, des enfants venus y prendre des cours de soutien scolaire, des entrepreneurs et indépendants échangeant conseils, problématiques et solutions. Un mix d’activités qui, selon Philippe Vaillergues, contribue à « donner une âme particulière à un lieu hors du temps, serein, à 50 mètres de la vie trépidante de la rue de Vaugirard ».

Posé devant son café, l’entrepreneur contemple le lieu avec bonheur. Mais on sent que, déjà, son regard se porte plus loin : jamais en court d’idées nouvelles, il confie son prochain défi. Face à une société qui vieillit, et ne dispose pas de structures d’habitat adaptées, il réfléchit, avec des caisses de retraite, au développement de nouvelles solutions pour les personnes âgées non encore dépendantes, mais qui ne peuvent plus vivre chez elles sans aide extérieure. « Habitat partagé » ou « logements inclusifs », peu importera le nom. Mais là encore, au-delà d’expressions jargonneuses, on trouvera, à ne pas en douter, une réalité humaine et le souci de la solidarité.