Savoir s’écarter. Pour ne pas renoncer.

16 février 2022

Dans quelques semaines, la législature s’achèvera. Et à l’issue d’un mandat vient naturellement le temps de la réflexion sur ce que doit être la suite.

Député et Vice-président de l’Assemblée nationale, j’ai décidé de ne pas me représenter à l’élection législative. Au-delà de l’orientation que je souhaite donner à ma vie, cette décision, prise il y a plusieurs semaines, est un acte politique mûrement réfléchi.

D’abord, il est en cohérence avec la conception de l’engagement que nous avons défendue il y a cinq ans : le mandat électif est une mission et non une profession, mission que j’ai veillé à accomplir le mieux possible jusqu’au bout. Je remets désormais ce mandat à celles et ceux que j’ai eu l’honneur de représenter, le cœur rempli de gratitude pour la confiance qu’ils m’ont accordée. Convaincu, aussi, que c’est le renouvellement régulier qui évite la reconstitution d’une classe politique éloignée des réalités.

Cette décision, j’ai souhaité attendre la fin des travaux législatifs pour la rendre publique, et la détacher de la campagne présidentielle. Parce qu’il s’agit d’autre chose. Elle est à la fois le fruit d’un doute sur la recomposition politique et le projet progressiste tels que je les avais envisagés, d’une inquiétude sur l’évolution de notre démocratie parlementaire, et une alerte, aussi, sur les dérives de notre système politico-médiatique.

En 2017, je me suis engagé sans réserve, enthousiasmé comme tant de nos concitoyens par l’espoir d’une double promesse.

D’abord la promesse de pratiquer la politique autrement, en faisant émerger du terrain des idées nouvelles comme des têtes nouvelles, en dialoguant avec les corps intermédiaires, qui sont le cœur battant de la Nation, en encourageant l’horizontalité des prises de décisions et en réhabilitant un état d’esprit empreint de bienveillance et de respect. Loin des partis ou des chapelles, il était indispensable de repenser la politique pour retisser les liens d’une confiance dégradée entre les Français et leurs institutions.

Il y avait aussi la promesse de porter un projet de progrès. Si nous n’avons malheureusement pas pris la peine de définir le contenu et les contours de ce que devrait être le progressisme, il constitue pour autant à mes yeux un projet de société à part entière qui met le progrès au service de l’Homme. En cela, les progressistes s’opposent aux nationalistes et aux populistes. Mais ils se distinguent aussi des conservateurs, avec lesquels ils ne partagent pas la même volonté d’avancer ni de concevoir l’avenir.

Que reste-t-il aujourd’hui de ces intentions ? Ma décision est à l’évidence le fruit d’un doute. Et s’il doit, bien sûr, être présent en permanence dans l’esprit de celui qui est en responsabilité – cela s’appelle l’introspection, le questionnement, la remise en cause -, le doute n’a plus sa place lorsqu’il s’agit de solliciter la confiance de ses concitoyens, les yeux dans les yeux.

Dès lors, je fais le choix de la sincérité, de la liberté, mais aussi de la lucidité sur certains désaccords que la logique majoritaire et ma loyauté m’ont parfois contraint à minimiser ou à taire.

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Au-delà de ces ressorts très personnels, il y a dans ma décision une inquiétude sur l’évolution de nos institutions : j’ai foi dans notre Parlement et le rôle des parlementaires. Le Parlement est censé être le lieu du débat démocratique, là où se décident collectivement les règles qui organisent la vie des citoyens, là où la loi se vote, où l’action du Gouvernement est contrôlée, où les politiques publiques sont évaluées.

En présidant tant de débats, depuis le Perchoir de l’Assemblée nationale, j’ai pu mesurer l’engagement, le travail, les convictions des députés par-delà les frontières politiques.

J’ai aussi constaté que dans notre vie parlementaire, le sens de l’écoute, de l’échange, et la recherche du compromis – qui sont pourtant l’essence de la démocratie – sont trop souvent vus comme accessoires.

Le Parlement ne fonctionne plus comme il le devrait. Voulue par ses fondateurs comme équilibrée, mi-présidentielle, mi-parlementaire, notre République n’a tiré les conséquences ni de l’instauration du quinquennat, ni de l’inversion du calendrier électoral qui fait des législatives la réplique de la présidentielle, ni d’une pratique personnelle et centralisée du pouvoir à l’œuvre depuis les années 2000.

L’Assemblée nationale en vient à être considérée – et parfois à se considérer elle-même – comme une chambre d’enregistrement de décisions élaborées ailleurs.

Dans les débats, les voix divergentes et la tempérance ont peu de place, entre la facilité de l’opposition systématique et la sclérose de la discipline majoritaire. Parce qu’il peine à réellement co-construire la loi, le Parlement s’en trouve réduit à être l’écho de ce qui se passe dans les médias, sur les réseaux sociaux, voire dans la rue. Ce n’est ni sain, ni efficace, et c’est souvent périlleux.

Dans les moments de tension plus encore que jamais, nous devons renouer avec les solutions collectives. Et notre pays n’échappera pas à un aggiornamento institutionnel pour redonner du pouvoir et de l’oxygène au Parlement. Pour revivifier la démocratie représentative, consolider la démocratie locale, renforcer la démocratie sociale, renouveler la démocratie participative et délibérative. Bref, pour refaire de la démocratie et de la République une aventure partagée. Il y a urgence.

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Ma décision vient – je le mesure – dans un moment particulier de la vie du pays. Et je veux dire avec gravité ma préoccupation. Le système politique et médiatique est dans une impasse. Il encourage ceux qui utilisent l’outrance pour profiter de la visibilité que leur offrent leurs postures indignes. Il se soumet à la tyrannie des sondages. Il relègue les débats de fond, au profit du commentaire immédiat et du marketing.

Une campagne présidentielle fait partie de ces moments essentiels où un sursaut est possible. C’est un rendez-vous décisif avec les Français qui doit leur permettre, de manière éclairée, de faire un choix pour leur avenir.

Alors oui, le pays a besoin d’un débat sur les options qui s’ouvrent. Il a besoin de lignes et de projets politiques différents, concurrents et identifiés. Le dépassement, ce n’est pas l’effacement. Et les clivages ne sont pas un risque. Ils sont au contraire le signe de la vitalité de notre démocratie. Ma conviction, c’est que la grande confusion des idées et des offres politiques alimente les extrêmes. Quand on pense tous la même chose, c’est qu’en réalité on ne pense rien. Et cela laisse la voie libre à ceux qui parlent fort, à défaut de penser juste. Débattre, proposer, c’est offrir aux Français d’autres alternatives que l’extrémisme, le populisme, la radicalité et l’outrance.

C’est d’autant plus essentiel que la vie politique s’inscrit désormais dans un paysage médiatique en chaos, alimenté par la folie des réseaux sociaux. À des débats apaisés et maîtrisés, on préfère les affrontements sur les plateaux, la recherche de la meilleure punchline, les mises en scène égocentrées et les indignations surjouées.

Se prêter à ce jeu, à ces avis à avoir sur tout, immédiatement exprimés, en un nombre limité de caractères, en s’essayant au buzz et au clash, ce n’est pas la conception que je me fais de l’engagement politique. Notre vie démocratique doit résister au cynisme, comme elle doit se prémunir contre toute forme d’agressivité. À cet égard, aucun représentant du peuple ne méritera jamais les invectives, et encore moins les menaces ou les violences. Indispensable, la confrontation démocratique suppose le débat et nécessite de prendre du temps et de la hauteur, d’échanger dans le respect des arguments, de proposer. Les Français le méritent.

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« Seuls comptent, finalement, ce que l’on est dans sa vérité et ce que l’on peut faire pour la France. » Ces mots, prononcés par le Président Chirac le 8 janvier 1996, résonnent aujourd’hui tout particulièrement en moi.

Il y a dans ma décision une exigence de clarté. Je ne remercierai jamais assez les électrices et les électeurs qui ont fait de moi leur député, et mes collègues parlementaires qui m’ont élu à la vice-présidence de l’Assemblée nationale. Ce fut un honneur immense. L’honneur de ma vie.

Des rencontres, pleines d’humanité, qui ont jalonné mon mandat, je retiendrai la richesse des projets qui irriguent notre Nation. Ils font mon admiration. Grâce aux Français, quels que soient leurs opinions, leurs engagements, ou leurs activités, mais unis par une même inaliénable citoyenneté, la France dispose de tous les atouts pour affronter l’avenir.

En juin prochain, je quitterai donc le Parlement, mais pas la politique, pour cette simple raison qu’on ne cesse jamais d’être citoyen.

Je poursuivrai mon engagement, sous d’autres formes, pour une France solidaire, une France unie et diverse, une France qui fait sa place à chacun, dans une République qui protège. C’est pour elle que je continuerai toujours à porter les idéaux auxquels je crois. Sans jamais renoncer.